Auteur/autrice : BERTRAND CLERMONT-GENEVI

  • Massimo Osti, Stone Island et la Virtus : une passion bolognaise

    Massimo Osti, Stone Island et la Virtus : une passion bolognaise

    À Bologne, le basket est bien plus qu’un sport. C’est une culture urbaine. Fondateur de C.P. Company et de Stone Island, Massimo Osti a puisé dans cette énergie collective une partie de sa vision du vêtement. Entre innovation textile, identité locale et passion pour la Virtus Bologne, retour sur les liens intimes entre le créateur italien et “Basket City”.

    Dans l’histoire du sportswear européen, peu de figures incarnent aussi parfaitement le lien entre vêtement, culture populaire et identité urbaine que Massimo Osti. Fondateur de C.P. Company puis de Stone Island, le designer bolognais n’a jamais pensé le vêtement comme un simple objet de mode. Chez lui, la fonction, le mouvement et l’appartenance à une communauté étaient centraux. Et parmi les passions qui ont nourri son imaginaire, le basket occupait une place particulière.

    À Bologne, le basket n’est pas un sport secondaire. C’est une religion civique. La ville possède une tradition unique en Europe, au point d’être surnommée “Basket City”. Et dans cette géographie sentimentale, la Virtus Bologne représente bien plus qu’un club : une culture, un style, une manière d’habiter la ville.

    Massimo Osti était profondément attaché à cet univers. Né près de Bologne en 1944, il grandit dans une Italie en reconstruction où le sport devient rapidement un marqueur social et générationnel. Alors que le football structure l’espace populaire national, le basket bolonais développe une autre esthétique : plus technique, plus intellectuelle, presque artisanale. Une culture du détail qui résonne naturellement avec la philosophie d’Osti.

    Ce n’est pas un hasard si ses vêtements ont toujours entretenu un rapport organique avec le mouvement sportif. Bien avant que le “techwear” devienne un mot-clé marketing, Osti travaille sur la mobilité du corps, la résistance des matières et la fonctionnalité réelle des vêtements. Ses créations naissent de l’observation : uniformes militaires, vêtements de travail, équipements nautiques, mais aussi tenues de sport. Stone Island, fondée en 1982, devient le laboratoire ultime de cette obsession textile.

    Le basket influence cette approche d’une manière moins visible mais essentielle. Dans les années 1970 et 1980, la Virtus Bologna représente une forme d’élégance sportive italienne très différente du spectacle américain. Le jeu y est tactique, collectif, rigoureux. Cette sophistication discrète se retrouve dans les pièces développées par Osti : parkas transformables, vestes teintées en pièce, textiles expérimentaux inspirés de l’équipement technique. Comme un entraîneur dessinant un système offensif, Osti pense ses vêtements comme des dispositifs intelligents.

    L’attachement d’Osti à Bologne joue également un rôle fondamental. Contrairement à de nombreux créateurs italiens attirés par Milan, il reste fidèle à son territoire. Ses entreprises se développent entre Bologne et l’Émilie-Romagne, dans une région où coexistent industrie, artisanat, politique et culture sportive. C.P. Company naît d’ailleurs à Bologne au début des années 1970 avant de devenir l’un des labels les plus influents du sportswear contemporain.

    Cette fidélité territoriale explique aussi le lien symbolique entre son œuvre et la Virtus. Le club noir et blanc, historiquement associé à une certaine bourgeoisie progressiste bolonaise, partage avec Osti une culture de l’innovation silencieuse. Pas de spectaculaire inutile. Pas de logo ostentatoire à l’origine. Seulement la recherche, l’efficacité et l’obsession du détail.

    Dans les tribunes italiennes des années 1980 et 1990, le vêtement devient progressivement un langage social. Les créations d’Osti circulent alors bien au-delà des podiums. Elles sont portées par les supporters, les étudiants, les musiciens et toute une génération fascinée par les cultures sportives britanniques et italiennes. Le basket, comme le football, participe à cette diffusion. Les vêtements techniques quittent les terrains pour investir la rue.

    Aujourd’hui encore, l’héritage de Massimo Osti continue d’influencer la manière dont les marques pensent le rapport entre sport et style. Mais contrairement à beaucoup de labels contemporains, son approche ne reposait pas sur le sponsoring ou le storytelling artificiel. Elle venait d’une expérience vécue. D’un regard porté sur les gens, les gradins, les mouvements du corps et les cultures populaires de sa ville.

    C’est peut-être là que réside le vrai lien entre Osti et la Virtus Bologna : dans une même idée du collectif. Le basket comme le vêtement deviennent des outils d’identité. Des systèmes où la technique n’efface jamais l’émotion.

    À l’heure où le sportswear est devenu globalisé, algorithmique et parfois désincarné, l’univers de Massimo Osti rappelle qu’une veste peut raconter une ville entière. Et qu’à Bologne, cette histoire passe aussi par un ballon orange.

  • Fontaines D.C., d’une salle à l’autre

    Fontaines D.C., d’une salle à l’autre

    Le groupe de rock irlandais rayonne des salles de concert aux parquets.

    Hier soir, la chanson « Starbuster » de Fontaines D.C. a retenti à Athènes. Pas dans une salle de concert, mais dans la salle de la Paix et de l’Amitié, au cours du deuxième quart-temps du match de playoffs d’Euroleague masculine Olympiacos-Monaco. Ça dit quoi de l’état du monde ?

    Premièrement, que la programmatrice ou le programmateur musical.e grec.que de l’Olympiacos a bon goût.

    Deuxièmement, que la cohérence est évidente entre la diffusion d’un groupe défendant activement la cause palestinienne et le nom de la salle.

    Troisièmement, que Fontaines D.C. est désormais un groupe au rayonnement international, attesté par les 153 320 000 d’écoutes de « Starbuster » sur Spotify.

    Quatrièmement, que les salles européennes s’autorisent à diffuser du rock, alors que c’est bien plus rare dans les salles américaines.

    En résumé, le rock est encore vivant, et les guitares et le basket ne sont pas antinomiques.

  • Emma Meesseman : comment la meilleure joueuse européenne a fait de sa surdité partielle un non-sujet

    Emma Meesseman : comment la meilleure joueuse européenne a fait de sa surdité partielle un non-sujet

    Il est des joueuses dont la domination ne se mesure pas uniquement aux statistiques. Emma Meesseman appartient à cette catégorie rare, celle des basketteuses qui imposent une forme de contrôle tranquille sur le jeu. Ni démonstrative, ni spectaculaire à outrance, elle domine pourtant saison après saison avec une régularité impressionnante. Une forme de prouesse, car si elle n’en a jamais fait grand cas, Emma Meesseman est en situation de handicap.

    Elle est depuis plusieurs années une référence mondiale. Mais réduire Emma Meesseman à son palmarès, qui s’est enrichi dimanche dernier d’un nouveau sacre européen en club – 7 titres en Euroleague, un record absolu -, serait passer à côté de ce qui la rend singulière : une intelligence de jeu hors du commun, bien au-delà des standards, et une résilience à toute épreuve.

    Trajectoire rectiligne

    Née à Ypres en Belgique en 1993, Emma Meesseman grandit dans un environnement où le basket est une évidence familiale. Sa mère, Sonja Tankrey, était une joueuse dominante à son époque. Elle a notamment participé à l’EuroBasket 1980 et 1985 et fut désignée meilleure joueuse belge en 1983.

    Très tôt, les observateurs repèrent en Emma Meesseman une joueuse différente. Pas forcément la plus explosive, mais déjà la plus juste. Celle qui anticipe, qui lit et qui comprend avant les autres.

    Son ascension vers le haut niveau se fait dans une forme de continuité. Après avoir écrasé de sa classe le championnat belge dès l’âge de 17 ans, elle rejoint Villeneuve-d’Ascq en 2012, puis franchit l’Atlantique en 2013 pour évoluer en WNBA avec l’équipe des Washington Mystics. Là encore, elle ne cherche pas à s’imposer par le bruit, mais par l’efficacité.

    Un premier point culminant arrive en 2019, via un titre WNBA et une distinction de MVP des Finales. Une consécration logique, presque évidente pour ceux qui suivent sa progression depuis des années.

    En Europe, son passage à Fenerbahçe, en Turquie, confirme son statut. Dans un championnat exigeant, elle s’impose comme une pièce centrale, capable de jouer à l’intérieur comme à l’extérieur, de créer comme de finir.

    Ce qui frappe chez elle, ce n’est pas seulement la polyvalence, mais la continuité. Elle connaît peu de variations dans la performance, peu de creux, en faisant une forme de stabilité rare à ce niveau, presque clinique.

    Avec les Belgian Cats, elle incarne la montée en puissance du basket féminin belge sur la scène internationale. Elle n’est pas seulement une star dans un collectif : elle en est le point d’équilibre. Son jeu ne cherche jamais à écraser celui des autres. Il le structure et le rend lisible. Autour d’elle, les systèmes prennent du sens.

    Particularité discrète

    Dans ce parcours sans faute, un élément reste souvent discret : Emma Meesseman est atteinte d’une surdité partielle. Ses parents découvrent son handicap à 5 ans, alors que la jeune fille parle différemment des autres enfants. Mais cette condition n’a jamais arrêté Meesseman. Elle a toujours souhaité devenir la meilleure version d’elle-même.

    Cette surdité, rarement mis en avant dans sa communication et compensée par un appareillage depuis son plus jeune âge, a probablement changé sa lecture du jeu. Dans un sport où la communication vocale est constante, Meesseman évolue avec un autre rapport à l’information.

    Sur le terrain, cela se traduit sans doute par une attention accrue aux signaux visuels, une anticipation plus forte des situations et une concentration continue sur les trajectoires et les déplacements. Loin d’être une limite visible, cette particularité pourrait avoir façonné un style de jeu encore plus analytique.

    Car chez Meesseman, tout repose sur le temps d’avance. Elle ne réagit pas seulement, elle devance. Là où certaines joueuses s’appuient sur la communication verbale, elle s’appuie sur une lecture globale de l’espace. C’est peut-être là que réside sa véritable supériorité, dans une perception du jeu débarrassée du superflu, presque épurée.

    Engagement réel

    Si la Belge ne fait pas grand cas de sa surdité, elle s’engage toutefois sur le sujet dans l’espace public. En mars dernier, à l’occasion de la Journée mondiale de l’audition 2026, trois ambassadeurs de la marque de solutions auditives Phonak, dont Emma Meesseman, se sont unis pour mettre en avant un message commun – le fait de prendre soin de son audition.

    Il y a quatre ans, la joueuse faisait déjà passer un message avant la rentrée scolaire, toujours pour Phonak.

    Des opérations de communication et des prises de parole assez rares, sobres, mais à impact, à l’image de la joueuse fabuleuse qu’est Emma Meesseman.